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Adieu Philippe - Un seigneur et Seigneur
par Journal L'Attisée le 2017-09-01

Celui qui a exposé Saint-Jean-Port-Joli à l’admiration d’un monde à la demie du siècle dernier par ses grands rôles dans les spectacles scéniques de l’écrivain Charles-E. Harpe nous a quittés le 8 juillet dernier à l’âge de 94 ans : Philippe St-Pierre.

Nous aurions droit de dire « Philippe le Grand » à l’instar des rois d’un autre temps. Philippe est la personne à voir dans un miroir pour bien refléter sa double vie d’exception, son double nid familial, son choix à la croisée d’un double chemin et sa double identité empruntée à Philippe Aubert de Gaspé et au Christ lui-même. Il a donc été seigneur et Seigneur et a eu une vie cachée et une vie publique.

Né sans bruits ni richesses le 26 octobre 1922 dans une famille nombreuse à Saint-Aubert, il a suivi le même parcours scolaire et d’adolescence que ses copains. Parmi ses activités de vacances au temps de ses années d’études classiques, il s’est révélé davantage en rendant d’incalculables services à son entourage dont les Arsenault et les Lavallée. Cette courtoisie doublée d’une approche attachante attire l’attention de l’écrivain et artiste multidisciplinaire Charles-E. Harpe. Comédien d’expérience, celui-ci ose produire quelques spectacles dans la petite salle paroissiale de Saint-Aubert. Il initie alors son jeune voisin Philippe qui devient entre autres Lord Thomassey dans un sketch en 3 actes, Sors les meubles.

La dure loi d’avant-guerre sévit. Survie, urgence, travail. Notre jeune homme le gagnera son pain. Il part... comme les autres. Il aime le bois. Sûrement influencé par saint Joseph son futur père adoptif de scène, il sera menuisier-charpentier. Il construira sa propre maison à Saint-Jean-Port-Joli tout à côté de sa paroisse natale. Il rêve aussi. Il rêve d’une… Marie. Mais il choisira une Céline avec qui il cheminera pendant 60 ans dans son amour et celui de ses deux filles.

L’inauguration en 1949 du nouveau centre paroissial avec salle de spectacles chez nos voisins requiert une cérémonie spéciale. L’animation se retrouve sur la table de travail de notre homme de lettres : l’étincelle qu’il fallait pour faire exploser son désir de produire de grandes œuvres. La création d’une présentation historique de Saint-Jean-Port-Joli fait renaître le seigneur Philippe Aubert de Gaspé (rôle de Philippe) dans une spectaculaire production appelée pageant : Les Anciens Canadiens. Succès retentissant. Doué d’une mémoire phénoménale, d’une diction impeccable et d’un sens inné du jeu théâtral, Philippe comble les attentes de son mentor qui lui réserve ses futurs premiers rôles. Il deviendra en 1950 et en 1951 la copie conforme du Christ dans la présentation du Jeu sacré de la Passion dont la renommée s’étend même en Ontario et sur la Côte-Est américaine. (4 heures, 10 tableaux, 60 rôles, plus de 80 comédiens) Cette fois, c’est de l’euphorie. On accourt de partout. On doit ajouter des véhicules à la flotte habituelle des autobus. Les critiques sont unanimes : tous pigés parmi nos concitoyens les acteurs sont dignes d’une cote professionnelle. Philippe est sur toutes les lèvres. Il est adulé. Le 1er ministre québécois lui adresse personnellement son admiration. Des réalisateurs de Montréal le sollicitent. Sérieuse croisée des chemins. Cependant, sa famille et ses outils repoussent la tentation. Ouvrier il est, ouvrier il restera. Le décès subit de monsieur Harpe confirme sa décision. Bras droit de l’abbé Raoul Cloutier, il coopère pendant une cinquantaine d’années à tous les travaux d’aménagement et d’entretien au camp-école du lac Trois-Saumons et à celui de Kénogami.

Un jour, l’ouvrier dépose son marteau pour continuer de bâtir, mais avec les plans d’une autre liberté. Il aime la nature : son coffre à outils devient panier de pique-niques. Pas pour toujours, oh non ! Le camping sauvage, les oiseaux, le jardin, les fleurs, la lecture, tout est fascination. Il aime voyager : l’Europe, la Normandie pour saluer ses vieux ancêtres, Saint-Jacques-de-Compostelle, la Martinique pour ses hivers… sans hiver, tout est beau. Habile cuisinier : il n’a peut-être pas multiplié les pains et les poissons pour plus de 4 000 personnes sur une montagne, mais il savait confectionner de bons p’tits plats dans sa cuisine, tout était bon.

Acte final. Les esprits nostalgiques imaginent une scène comme jadis à la tombée d’un certain rideau : « En ce début d’été, Philippe monte par-delà les nuages pendant que les anges claironnent le magnifique Alléluia d’Haendel à plein souffle de leurs trompettes célestes dans une apothéose à l’image du dernier tableau du jeu de la passion ».

Philippe dans le rôle de Jésus
« Le jeu sacré de la passion »


Photo du Christ dans « L'Ascension »


Philippe dans le rôle de
Philippe Aubert de Gaspé


Philippe St-Pierre

Sources : témoignages particuliers, articles de journaux. Merci à M. Paul-Eugène Leclerc. Photos : collection privée.

Rose-Hélène Fortin



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