Menu principal

L’école! (à la fin des années 50)
par Journal L'Attisée le 2018-09-01

Moi qui me faisais une joie de commencer l’école… Mon père avait un peu forcé la main de la religieuse en la rencontrant avec moi, quelques mois avant le début de l’année scolaire, pour lui demander de m’accepter dans sa classe même si je n’avais pas tout à fait l’âge. Selon lui, j’étais très intelligente. Moi, assise sur ma chaise, dans le parloir aux planchers de bois doré, je me demandais quoi faire pour le prouver. Elle m’avait jeté un regard suspicieux jaugeant la vérité de l’affirmation, mais… avait accepté.

Nous sommes maintenant aux premiers jours de décembre, je viens d’avoir 6 ans et je fréquente tant bien que mal depuis trois mois, ce milieu de connaissances, de règles, d’évaluations, de complicité, d’humiliations, de commérages, de bousculades, d’histoires à nous terroriser. Dans l’autobus scolaire, je me tiens debout bien sagement entre le chauffeur et la poignée actionnant l’ouverture de la porte. Il n’y a plus de place pour m’asseoir et je suis la dernière à monter. J’ai bien failli ne jamais pouvoir utiliser le transport scolaire, car nous habitons à un peu moins d’un mille de l’école. Mon père a fait des démarches auprès des commissaires pour que j’y aie accès. Je suis si petite, cela n’aurait pas d’allure de me laisser marcher matin et soir, avec l’autobus me passant au nez! Mais moi, j’essaie de me faire encore plus petite pour ne pas déranger.

En passant sur le pont du ruisseau qui se jette dans la rivière Bécancour, je remarque avec joie qu’il reste des traces de neige sur ses berges. J’ai vu cette première neige, tombée il y a quelques jours, comme un cadeau de fête.

Arrivée au petit couvent de briques rouges des Sœurs de la congrégation Notre-Dame du Perpétuel Secours, je me dirige vers le vestiaire où j’ai mon nom dans un casier ouvert pour y ranger ma boîte à lunch, enlever mes bottes, suspendre mon petit manteau bleu que maman appelle parka ainsi que mes pantalons de neige. Me voilà prête, je replace la ceinture de mon jumper (sorte de chasuble à encolure dégagée) gris, et les poignets de ma jolie blouse blanche avec sa bordure de dentelle au col. La grande et maigre sœur Saint-Alonzo avec son voile noir qu’elle fait voler lorsqu’elle fait ses enjambées, son plastron blanc dissimulé sous un long tablier rayé blanc et noir nous amène quelques fillettes à la fournaise dont elle est responsable. Avec un tisonnier elle ouvre la porte derrière laquelle des bûches de bois se font dévorer par les flammes. De sa voix haute et avec son accent étranger roulant les R, elle nous explique que ce feu est comme celui de l’enfer où brûlent, pour l’éternité, les personnes mortes en état de péché mortel. Ma respiration s’arrête pour un moment. Suis-je hypnotisée par la rougeur des flammes ou la peur du péché?

Sa compagne ronde et courte me tire rapidement de mes rêveries grâce à la cloche qu’elle secoue énergiquement. C’est la religieuse qui nous enseigne. Elle nous demande de prendre nos rangs, 2 par 2. Comme je ne suis pas grande, je me retrouve au 3e rang derrière une autre Ginette et Marjolaine à la longue et épaisse chevelure brune. Nous empruntons l’escalier pour nous rendre à l’étage. Cela me fait drôle cette proximité bien réglée, les bras qui se frôlent lors de nos mouvements pour monter les marches, l’interdiction de tenir la rampe, l’attention à ne pas marcher sur les talons de celles qui nous précèdent, la poussée de ceux et celles qui nous suivent. Tout à coup, j’aperçois le regard de mon enseignante dans ses lunettes argentées. Ses deux yeux ronds sont fixés sur moi et son index pointe menaçant dans ma direction. Je ne comprends pas, je jette un regard autour pour voir ce qui ne va pas tout en m’approchant du haut de l’escalier. Rendue à côté d’elle, son regard est toujours aussi rigide sur moi, mais une compagne derrière me chuchote : « Ton chapeau! » « Quel chapeau? » Oups… j’ai oublié de l’enlever. Je redescends à contre-courant, essayant de ne pas bousculer ceux qui montent, les yeux abaissés dans la honte de mon étourderie, sentant le rouge me monter au visage. Je vais porter mon petit chapeau de velours bourgogne avec des points blancs dans ma case. Et je reprends mon ascension vers ma classe.

Rendue à mon pupitre, elle nous interroge sur le catéchisme et celui ou celle qu’elle pointe doit répondre. Au bout de quelques minutes, Serge derrière moi, trébuche sur une réponse et dans son ardeur à satisfaire notre maîtresse, provoque quelques rires. Je ne résiste pas à l’envie de me retourner pour observer son désarroi. Malheur m’en prend, lorsque je me dévire, l’index est orienté vers moi et les rires fusent à mon endroit. C’est là que nous avons droit à l’histoire de la femme de Loth, changée en statue de sel durant sa fuite, parce qu’elle s’est retournée lors de la destruction de Sodome et Gomorrhe.

Le reste de l’avant-midi se déroule plus calmement, je m’applique à écrire les lettres, syllabes, quelques mots, dictée, récréation…. Et c’est le dîner au rez-de-chaussée sur les anciens pupitres à deux places, les jeux à l’extérieur : Trois fois passera, Sur le Pont d’Avignon, Savez-vous planter des choux, le ballon prisonnier où je me trouve bien maladroite…

En après-midi, c’est l’arithmétique, peut-être un peu plus facile pour moi. Après la deuxième récréation, on s’aligne devant le long tableau noir, les uns aux côtés des autres. Je n’ai pas eu le temps d’aller aux toilettes et une envie se pointe; pas question de demander la permission, j’ai été assez le centre d’intérêt depuis le matin. À tour de rôle, chaque enfant doit se présenter au tableau pour résoudre une opération. En attendant mon tour, l’envie devient plus forte, je serre les fesses le plus possible, mais tout à coup, je sens que je m’échappe dans mes culottes. Heureusement, je porte des « culottes à grands-manches » avec élastique serré au milieu de la cuisse. Tout est retenu bien en place, mais je sens une odeur. C’est à mon tour d’aller au tableau, je me faufile entre les élèves, saisis la craie blanche et faisant mine de rien, je résous la soustraction avec aisance. La religieuse a le nez fin, elle demande : « Qui s’est lâché? » Et ajoute « est-ce encore toi Jules? »Je ne dis mot, regagne ma place dans le rang et… enfin c’est la fin de la journée. Ouf!

Tant bien que mal, les fesses bien collées, je m’habille, prends l’autobus et retourne à la maison où maman devra procéder à un grand nettoyage. Pas facile, l’école!

Ginette Plante



Mots-Clefs

école  50  année  fin  ginette  plante  
Espace publicitaire