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Lac Trois-Saumons - Souvenirs d’une centenaire
par Journal L'Attisée le 2018-08-29

Le lac Trois-Saumons, « cette étonnante vasque taillée dans la blancheur du quartz », séduit d’abord les chasseurs et les pêcheurs, mais il inspire également les poètes. Il devient ensuite un lieu de villégiature très apprécié des estivants de la région de Québec1. Son histoire est largement méconnue et c’est ce que je vous ferai découvrir dans une série. Dans ma quête d’informations, j’ai eu l’immense privilège de rencontrer Sœur Louise Godin qui y a séjourné à plusieurs reprises dans sa jeunesse.2

Sœur Godin est née le 13 juillet 1917 à Trois-Rivières ; elle est la fille d’Hector Godin et d’Amanda Girard. La sœur de sa mère, Éva, est mariée avec le député Fernand Fafard qui possède un chalet au lac Trois-Saumons dès 1930 ; c’est lui qui initie la famille Godin au lac durant la saison estivale3. Le voyage vers le lac est long, très long, d’autant plus que la famille habite dans le quartier Rosedale à Toronto à cette époque. La route du côté ouest du lac n’est qu’un simple sentier poussiéreux très accidenté qu’il faut monter à pied. Madame Godin n’est pas très chaude à cette aventure, mais elle veut faire plaisir à ses enfants et à sa sœur. Elle qualifie toutes les menaces « d’Inquiétudes »4 mais peut trouver un certain répit en jouant aux cartes avec Éva.

L’arrivée au lac se fait à l’endroit où sera construit La Coupe5 quelques années plus tard. Il y a près de cet endroit une cabane avec de la glace dans du bran de scie pour conserver les aliments, un bateau pour rallier les chalets et un grand cornet pour appeler le bateau. À cette époque, il y a très peu de chalets autour du lac : quelques-uns autour de l’anse Verreault dont la chapelle Saint-Jean-Baptiste, le chalet des Leclerc près de la route d’arrivée, le chalet du député Fafard au nord, un autre sur l’île, quelques bâtiments à la décharge du lac et un moulin à scie à l’extrémité ouest du lac. Tous ces chalets sont relativement loins les uns des autres et le bateau demeure le seul moyen de rendre visite aux autres villégiateurs. Parmi ceux-ci, il y a les Bernier, les Cloutier, les Dionne, les Kirouac, les Lavoie, les Leclerc, les Méthot d’en haut et d’en bas, les Samson et quelques autres que Sœur Godin a plus ou moins connus.6

Les villégiateurs et les visiteurs deviennent de plus en plus nombreux au fil des ans au fur et à mesure que les routes d’accès sont améliorées et que les chalets sont reliés par des sentiers. Certains jeunes se promènent à vélos et le « spotter » se fait un malin plaisir à éclabousser Louise qui est devenue une jeune fille. Elle est très sportive et n’a pas peur de l’eau froide ; c’est elle qui a enseigné aux enfants Audet à nager. Elle pratiquait aussi le tennis et affrontait ses rivales comme Alma Samson et sa sœur Rolande. Un jour, alors que son père était le seul spectateur dans les estrades et qu’elle était opposée à sa sœur aînée, elle se demandait pour qui il pouvait bien prendre. Elle ne l’a jamais su mais, ce dont elle se souvient le plus, c’est qu’elle a gagné. Louise aimait aller en bateau sur le lac, mais le soir c’était froid ; elle se souvient de la fois où elle a empêché le moteur de passer par-dessus bord après avoir heurté un obstacle.

La construction du restaurant Claire-Fontaine et de la Coupe marque un point tournant au lac et deviennent le centre névralgique des activités. On va y faire ses courses, danser et chercher le courrier. Les régates débutent autour de cette période ; Louise et son frère Gérard y participent activement. Gérard en est l’instigateur ; il prépare l’événement longtemps d’avance et a investi dans un bateau performant qu’il a nommé Marot. Le départ se fait au moulin du côté ouest pour se rendre jusqu’aux Pelles. Les juges observent à partir de la galerie d’en haut de la Coupe tandis que les spectateurs s’attroupent aux alentours. Le docteur Cloutier est juge mais il a un parti pris pour les membres de sa famille et crie : « envoie Joséphine ! », « envoie Françoise !» Certains participants ont mis du sable dans les moteurs des autres mais leur subterfuge est vite découvert et ils sont disqualifiés. Outre les bateaux à moteur, il y a ceux à rames dont le parcours est plus restreint. Parallèlement à ces compétitions se tiennent aussi les courses de natation.

Gérard Godin a été parmi les premiers à se rendre en automobile au lac Trois-Saumons vers 1935. Il a hérité du chalet de son oncle Fernand Fafard lorsqu’il s’est marié et a nommé l’endroit La Volière. Son bateau était assez bruyant et madame Kirouac (Elmina Caron) ne l’appréciait guère, car elle souffrait de migraine. Il a immortalisé à plusieurs moments la vie du lac Trois-Saumons au vingtième siècle en réalisant de petits films qui sont aujourd’hui disponibles au musée de la Mémoire Vivante. Sœur Godin a connu une enfance heureuse au lac Trois-Saumons où elle s’est fait de nombreux amis. Elle est entrée chez les Ursulines de Québec en 1942 sous le nom de Mère Marie-de-Grand-Pouvoir et a prononcé ses vœux en 1944. Elle a été enseignante et surtout une grande artiste qui a réalisé de nombreuses aquarelles. Sœur Godin a toujours la mémoire vive et le souvenir du lac Trois-Saumons ranime en elle la flamme de sa jeunesse avec ses yeux vifs. En terminant, j’aimerais vous laisser sur un de ses souvenirs digne d’une Vraie Inquiétude de sa mère. Un été, alors que la famille Godin était en route pour Québec et qu’elle avait apporté une provision de jus de raisin, elle entendit une détonation en dépassant un camion. Le jus de raisin avait explosé sous l’effet de la chaleur et du ballottement ; il y en avait partout. Certains trouvaient ça drôle alors que d’autres s’alarmaient pour une fois que l’Inquiétude s’était vraiment concrétisée.

Toutes les personnes possédant des informations sur l’histoire du lac Trois-Saumons et qui le désirent sont priées de communiquer avec l’auteur afin d’étoffer le sujet pour la série à venir : sylvain_lord@hotmail.com.

Notes :

  1. Frère Marie-Victorin (Conrad Kirouac), Croquis laurentiens, Montréal 1920, La bibliothèque électronique du Québec, volume 86, version 1,1, pp. 56-57.
  2.  Entrevue réalisée le 18 mars 2018, certaines informations fournies dans cet article sont sujettes à vérifications. 
  3. La date de construction du chalet est estimée en fonction des données fournies par le registre foncier du Québec pour le lot 43 du rang 1 du canton Fournier. 
  4. La mère de Sœur Godin répétait souvent l’expression «?Encore une Inquiétude?!?» lorsqu’elle sortait de sa zone de confort et cela arrivait souvent, car elle n’était pas sportive. Les jeunes enfants ne suivaient pas jusqu’au lac au début et restaient à L’Anse-à-Gilles. 
  5. Cet endroit qui a tant servi de point de ralliement et de ravitaillement. 
  6. Toutes ces familles n’étaient pas présentes au début des années 1930.

Sylvain Lord



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