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Les amis du Port-Joli vous informe - Juin 2020
par Journal L'Attisée le 2020-06-14

Naufrage de la goélette « Le Port-Joli » (suite du mois passé)

On s’imagine sans peine l’état misérable de ces pauvres marins! Leur état d’épuisement était tel qu’à peine pouvaient-ils se trainer sur la neige qui recouvrait le sable. De quel côté se diriger par cette obscurité toujours persistante et dans cette tempête de neige aveuglante qui les suffoquait. Nul abri, nul arbre où ils espéraient se réfugier en attendant le jour!... Étaient-ils dans un endroit habité, où bientôt ils pourraient recevoir des soins qui leur rendraient la vie? Hélas! Aucun indice ne s’offrait à leur regard. Alors rassemblant tout leur courage et leurs forces, ils décident de prendre la direction de l’ouest afin de rendre leur marche plus facile par la poussée du vent ; ils avançaient péniblement, titubant à chaque pas comme des hommes ivres, mais soutenus par l’invincible instinct de la conservation et l’énergie du désespoir ils essayèrent d’accélérer leur marche, mais leurs forces totalement épuisées trahirent leur indomptable énergie ; bientôt ils durent ralentir leur course et s’arrêter pour reprendre haleine. Ce fut leur malheur. L’un d’eux, Joseph Saint-Jean, se laissa tomber sur la neige en disant à son ami d’une voix qui n’était déjà plus qu’un souffle :

« Cyrias…, je ne peux plus aller plus loin ; va-t’en…, laisse-moi ici… je me sens mourir!... Adieu ».

« Courage! Courage! Pauvre ami! Lève-toi! Essayons de nous rendre aux habitations ; peut-être en sommes-nous peu éloignés ; le jour va venir et nous pourrons nous y rendre et nous serons sauvés!... »

Aucune réponse. Alors se mettant à genoux près de son ami il le secoua comme pour l’éveiller, croyant que le froid et la fatigue étaient la cause de ce sommeil fatal, mais s’aperçut qu’il était déjà inconscient ; sa respiration courte et saccadée lui annonça que l’agonie était déjà commencée. Il lui prit la main, elle était froide et glacée par la mort et la serra affectueusement en lui disant avec un sanglot qui étouffait sa voix déjà si faible :

« Adieu!... Adieu!... pauvre ami!... adieu pour toujours!... »

Puis, faisant un suprême effort il se releva péniblement, tant ses membres étaient raidis par la fatigue ; il reprit encore plus tristement sa marche vers l’inconnu, se recommandant au ciel dans une prière brûlante et suprême, demandant d’être enfin délivré de cette affreuse situation.

Essayant à chaque instant de percer le ténébreux horizon afin de découvrir dans l’étroit espace que la vision pouvait percevoir dans le brouillard d’une neige s’épaississant toujours, il lui sembla distinguer, à une certaine distance, comme la silhouette d’une habitation que les ténèbres persistantes rendaient mal définie. Rassemblant toutes ses forces, il essaya encore une fois de hâter sa marche vers ce but tant désiré, mais, comme dans les déserts brûlants de l’Afrique, un faux mirage séduit et trompe le voyageur altéré, mourant de soif, croyant voir au loin un lac rafraîchissant, où il pourra enfin étancher sa soif ; cette vision semblait fuir devant lui à mesure qu’il avançait.

Enfin, se voyant le jouet d’une vaine illusion un affreux désespoir l’envahit, et il sentit ses forces et son courage l’abandonner, tandis que le froid le pénétrait jusqu’à l’intime de son être ; il fut pris comme d’un vertige, sa tête tourna, ses jambes fléchirent et, à son tour, il tomba à la renverse dans la neige pour ne plus se relever.

Il comprit alors que tout était fini pour lui ici-bas ; il recommanda encore une fois son âme à Dieu et bientôt il sentit le froid de la mort envahir tout son être et dans un dernier spasme il rendit son âme à Dieu, tandis que la neige recouvrait lentement de son froid et blanc linceul son cadavre inerte et glacé…

Quand la tourmente eut cessé, que la nature fut revenue à son état normal, les habitants de l’Île-aux-Grues furent fort surpris d’apercevoir, échouée sur le rivage un bateau à demi démoli ; ils y coururent en grande hâte, espérant y trouver l’équipage encore vivant et lui porter secours, mais à leur étonnement ils n’y trouvèrent personne. À l’arrière du bateau, on lut sur une planche, peinte en blanc ces trois mots écrits en grandes lettres noires : LE PORT-JOLI, c’était le nom de ce bâtiment infortuné. Alors on eut le pressentiment que l’équipage s’était noyé, et l’on se mit à faire des recherches sur le rivage, espérant retrouver les cadavres au milieu des débris de toutes sortes qui recouvraient la plage, mais les recherches demeurèrent sans résultat.

L’un des hommes accourus, crut distinguer sur la neige comme des vestiges de pas d’hommes qui allaient vers l’ouest, mais si effacés par le vent et la neige qu’ils étaient à peine visibles ; cependant on suivit ce chemin et après les avoir suivis pendant plus d’une heure on arriva à l’endroit où était le cadavre de Joseph Saint-Jean, puis poursuivant leurs recherches en suivant toujours les pistes ils découvrirent le compagnon d’infortune du premier, tous deux à demi ensevelis sous la neige. On constata qu’ils avaient erré à l’aventure, sans savoir où ils allaient, car leur course allait dans une direction tout opposée de celle qu’ils auraient dû prendre pour arriver aux habitations. Puis tout en faisant des conjectures sur les pauvres malheureux, on transporta leurs corps dans une maison abandonnée où chacun vient les voir afin de les identifier, mais personne ne les reconnut.

Cependant un vieux navigateur de l’ile, qui connaissait de vieille date tous les bateaux de cabotage venant à Québec, affirma que LE PORT-JOLI était une goélette appartenant à un nommé Cyrias Babin de Saint-Jean-Port-Joli. En conséquence quelques hommes de bonne volonté traversèrent au sud et vinrent en informer les parents, demeurés fort inquiets à leur sujet après le temps affreux qu’il avait fait dans la nuit de leur départ.

Comme le temps était beau et qu’il était urgent d’agir au plus vite, quatre hommes partirent dans une grande chaloupe pour en ramener les malheureux.

Leurs sépultures eurent lieu le même jour et leurs cercueils furent déposés l’un à côté de l’autre, dans la même fosse, dans le petit cimetière au nord de l’église paroissiale de Saint-Jean-Port-Joli. 1

Le naufrage du 31 août 1831 et celui du 27 novembre 1845 ont fait l’objet d’une complainte chacune que madame Lise Gaudreau nous relate dans un document de travail dont voici quelques extraits. 2

Ces deux complaintes portent le même titre : « Les trois noyés de Saint-Jean-Port-Joli ». Ces deux chansons auraient été composées par le barde Gabriel Greffard, un poète illettré que Philippe Aubert de Gaspé a décrit :
« J’ai connu des hommes sans aucune instruction, doués d’un véritable talent poétique, talent grossier, si vous voulez mais talent réel. Sous l’enveloppe rustique de leur langage, on découvrait le génie de l’inspiration. (…)

Gabriel Greffard (…) C’est le poète en vogue de la Côte-du-Sud. Ses complaintes sont chantées dans toutes les paroisses. On se réunit dans les maisons pour le faire chanter et plus d’une fois on a vu son auditoire tout en larmes à la fin de ses complaintes. Il faut que cet homme ait un véritable talent pour produire une telle émotion sur ceux qui l’écoutent ». 3

Ces chansons relatent des événements survenus près de Saint-Jean-Port-Joli, elles sont chantées sur l’air de « Au sang qu’un Dieu va répandre », et les faits racontés sont tragiques. Chaque naufrage fit trois noyés et deux survivants, les deux événements sont dus à une forte tempête sur le fleuve et la presse de ce temps-là n’en a pas parlé.

La complainte « Les trois noyés de Saint-Jean-Port-Joli », 31 août 1831 :

Aux Archives de folklore de l’Université Laval, il y a quatre fiches sur cette chanson qui contiennent des renseignements prélévés dans les écrits de nos écrivains québécois Raymond Casgrain, Œuvres complètes 1896, et Léon Trépanier, articles parus dans la Patrie en 1950. Voici les huit vers de cette chanson :

Jeunes gens qui croyez peut-être
Que la mort est éloignée
Comme vous, je croyais être
Sur terre bien des années
Mais trompé comme bien d’autres
Et croyant toujours se sauver
Je vous apprendrai par d’autres
Comment je me suis noyé. 4

Suite le mois prochain avec la complainte « Les trois noyés de Saint-Jean-Port-Joli », 27 novembre 1845.

Soyons vigilant en ces temps difficile afin d’avoir un retour à une vie plus normale. Ça va bien aller.

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  1. Extrait de Mémorial d’Arthur Fournier, Saint-Jean-Port-Joli, p. 342 à 349.
  2. Extrait d’un travail remis pour le cours « L’histoire populaire par les chansons », ATP-17488, École des Arts et Traditions Populaires, Université Laval, Lise Gaudreau, Décembre 1987.
  3. Raymond Casgrain, Œuvres complètes, pp. 265-266, 1896.
  4. Pierre-Georges Roy, À travers les Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé, 1943.


Jean Parent pour Les amis du Port-Joli



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