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L’émigration aux États-Unis (suite) Octobre 2020
par Journal L'Attisée le 2020-10-17

L’émigration en Nouvelle-Angleterre a été renforcé par un effet en chaîne. Il suffisait parfois qu’un ou quelques individus d’une même région fassent l’éloge de leur nouvelle patrie pour qu’un grand nombre les imite. Ces recruteurs y allaient souvent à grands coups d’éclat en dépensant luxueusement et en étalant leur pseudo richesse dans leur patelin d’origine. Dans le comté de L’Islet, les villes de Fitchburg (MA), Salem (MA) et Nashua (NH) ont été de loin les destinations plus populaires3. Il arrivait qu’il y ait des endroits avec tant d’immigrants d’une région qu’ils formaient la majorité ; à Woonsocket au Rhode Island les gens du comté de Saint-Hyacinthe ont déjà compté pour 60 % de la population4. En 1900, quatre villes américaines dénombraient un nombre considérable de francophones : Fall River (MA) avec 33 000, Lowell (MA) avec 24 800, Manchester (NH) avec 23 000, Woonsocket (RI) avec 17 000. Fait surprenant, Fall River était la troisième ville comptant le plus grand nombre de francophones après Montréal et Québec ; Lowell arrivait au quatrième rang. La Nouvelle-Angleterre comptait 10 villes avec plus de 10 000 habitants francophones alors que tout le Québec n’en avait que cinq5.

Entre 1884 et 1925, on assiste à une véritable saignée démographique sur la Côte-du-Sud. Durant cette période, 1306 familles quittent le comté de L’Islet pour les États-Unis. Ayant connu une augmentation spectaculaire des naissances, la région n’a pu absorber le surplus de population. Ainsi durant cette période, 3261 jeunes du comté de L’Islet quittent leur foyer pour les États-Unis. Presque toutes les paroisses sont touchées par l’émigration aux États-Unis6. Les départs ne sont pas tous permanents et on estime que près de la moitié des émigrants sont revenus après un ou plusieurs séjours ; ils se sont généralement installés ailleurs au Québec et au Canada comme nous le verrons plus loin.7

La réaction de l’élite canadienne française a été mitigée au début de l’exode. On qualifiait les migrants de non patriotiques, de lâches, d’égoïstes et de gens centrés sur eux-mêmes. Georges-Étienne Cartier, l’un des pères de la Confédération, a même déclaré : « Laissez-les partir, c’est la racaille qui s’en va ». Vers 1880, cette attitude change lorsque les élites constatent le dynamisme de nombreuses sociétés franco-américaines ; elles sont alors perçues comme les « reconquérants » de l’Amérique du Nord. Pendant ce temps, les gouvernements canadiens et québécois réalisent que le manque de terres agricoles et l’industrialisation sont des facteurs importants de l’exode. On se met alors à la recherche de capitaux pour ouvrir des usines dans les secteurs secondaires et tertiaires. On accélère aussi la colonisation et on encourage les familles à s’installer dans l’Ouest canadien8. Dès 1897, Alexandre Taschereau, premier ministre du Québec, met en place toute une série de mesures pour développer le Québec. Il se plaît alors à dire qu’il préfère importer des capitaux que d’exporter des Canadiens-français9.

Les franco-américains se sont adaptés à leur façon alors que les élites d’ici condamnaient les usines et le danger de la vie urbaine. Une identité franco-américaine a surgi alors que la proportion de ces migrants augmentait dans certaines villes. La vie dans ces petits faubourgs, appelés « Petits Canada », se déroulait principalement en français et dans la tradition catholique. La vie autour des églises et des écoles se déroulait comme dans bon nombre d’endroits au Québec. Les franco-américains pouvaient discuter en français avec leur curé, les marchands ou leur médecin. Le nombre de prêtres a considérablement augmenté à mesure que le temps passait. En 1891, le père Hamon a dénombré 175 prêtres parlant français en Nouvelle-Angleterre. Le diocèse de Burlington au Vermont en comptait la plus grande proportion avec un prêtre pour 1 610 fidèles tandis que ce rapport était de un pour 2 866 dans le diocèse de Providence (RI). En 1927, le nombre de prêtres francophones était de 620 dans le même territoire. Certaines communautés étaient particulièrement bien desservies : Plattsburg (NY) avec 8, Pawtucket (RI) avec 8, Woonsocket (RI) avec 13 et Lowell (MA) avec 21. Il en était de même pour les professionnels qui avaient souvent été formés au Québec. En 1927, le Maine comptait 61 médecins et le Massachusetts 178. La ville de Fall River (MA) trônait avec 8 avocats, 21 médecins, 11 dentistes et 16 pharmaciens. Lowell suivait non loin derrière avec ses 45 professionnels franco-américains. Il y avait aussi autant de journaux francophones que dans tout le Québec ; on estime qu’il y a eu 195 journaux franco-américains fondés entre 1838 et 1910. Le français est devenu tellement omniprésent sur les planchers de certaines usines que les contremaîtres anglophones n’ont eu d'autre choix que de baragouiner en français pour donner leurs ordres. Tous les éléments précédents ont largement contribué à ralentir le taux d’assimilation des franco-américains tout au moins au début du vingtième siècle10.

Les Canadiens-français travaillaient principalement dans des usines de textiles pouvant parfois compter jusqu’à 10 000 employés. Les enfants y travaillaient souvent dès leur jeune âge. C’était poussiéreux, bruyant et les accidents y étaient fréquents. On travaillait 6 jours par semaine et les journées de travail duraient de 10 à 12 heures. Les Canadiens-français, que l’on qualifiait de « chinois de l’est » recevaient des salaires plus bas que les américains ou autres émigrants d’origine anglo-saxonne. Ils vivaient souvent très nombreux dans des loyers surpeuplés construits par l’usine11. Les Canadiens-français étaient souvent victimes de discrimination ; on les qualifiait de « frogs, pea-soupers ou Canucks ». Les mariages interethniques étaient plutôt rares et ne survenaient généralement pas avant la troisième génération12. Certaines communautés ont été victimes d’hostilités comme à Bath (ME) où on a brûlé leur église. 

Figure 6- Incendie de l’église franco-américaine de Bath (ME)13


Suite le mois prochain.


Notes (L’émigration aux États-Unis)

1 Ralph D. Vicero, Immigration of French Canadians to New England, 1840-1900, Ph.D thesis, University of Wisconsin, 1968, p. 275; tel que mentionné dans Yves Roby, Les Franco-Américains de la Nouvelle Angleterre, 1776-1930, Sillery, Septentrion, 1990, p. 47.
2 Leon Truesdell, The Canadian Born in the United States, New Haven, 1943, p. 77; tel que mentionné dans Yves Roby, Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, Sillery, Septentrion, 1990, p. 282.
3 Compilation d’après les BMS des paroisses de Saint-Aubert, Saint-Damase et St-Jean-Port-Joli.
4 Marie Louise Bonier, The beginnings of the franco-american colony in Woonsocket, Rhode Island, Institut français, Assumption College, 1997, 560 p.
5 Damien-Claude Bélanger, op. cit..
6 Yves Hébert, Partir pour les États-Unis? Voilà la question, Le Placoteux, 2 septembre 2018, informations tirées du site Internet: www.leplacoteux.com/partir-etats-unis-voila-question.
7 Damien-Claude Bélanger, op. cit..
8 Damien-Claude Bélanger, op. cit..
9 Damien-Claude Bélanger, op. cit..
10 Damien-Claude Bélanger, op. cit..
11 En 1889, seul 4.2% de la population franco-américaine était propriétaire de son logement à Manchester (NH). Ce pourcentage était de 21% à Worcester (MA).
12 Damien-Claude Bélanger, op. cit..
13 Wikipedia, Bath, Maine, anti-Catholic riot of July6th, 1854, informations tirées du site Internet : https://en.wikipedia.org/wiki/Bath,_Maine,_anti-Catholic_riot_of_1854 le 1 novembre 2019.



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