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Mémoire d’un érable
par Journal L'Attisée le 2021-04-10

Je suis né dans une belle grande érablière il y a de cela quelque 150 ans. Ça ne vous dira peut-être rien mais je suis de la famille des Acéracées. Ma taille de 30 mètres ne saurait rivaliser avec mon illustre voisin qui m’a précédé, je l’ai appris à travers les branches, de 40 ans et me coiffe d’une bonne tête, et quelle tête, 5 mètres, de quoi avoir la tête dans les nuages! L’âge aidant, notre tronc a vu son écorce devenir crevassée. Il ne me fait pas un pli de plus que vous trouviez ça drôle car je me demande ce que vous-même auriez l’air à notre âge.


Sans les connaitre ni de la racine, ni du tronc, ni de la feuille, environ 150 espèces d’érables de ma famille vivent dans le monde, la plupart étant originaires d’Asie et dix membres de notre fratrie répartis çà et là au Canada. Mon nom latin, Acer saccharum, vous laissera certes indifférent ; aussi je ne vous tiendrai pas rigueur que vous m’appeliez simplement érable à sucre. Ne vous en déplaise, je m’enorgueillis d’avoir été nommé l’arbre national du Canada en 1965 et d’en devenir l’emblème arboricole officiel. Avouons qu’avec mes couleurs automnales éclatantes, tons vifs de rouge, de jaune et d’orange, j’ai l’heur d’attirer les regards et d’en être fier. Je ne voudrais pas sembler suffisant mais je ne suis pas que symbolique dans mon pays, écologie et économie profitant de ma présence.


Mes fruits, que l’on nomme samares, ces petits hélicoptères que les enfants s’amusent à lancer pour les voir tourner, sont une source de nourriture pour la faune ; oiseaux, écureuils, tamias et souris s’en régalent. Mes feuilles et les jeunes pousses de mon environnement, hélas, attirent chevreuils et orignaux alors que le nectar de mes fleurs en fait autant pour les insectes et les colibris. Et que dire de tous les usages dont mon bois, fort, dur, résistant, se fait une gloire? Planchers, boiseries, meubles, jouets, instruments de musique, articles de sport, et j’en passe, font régulièrement appel à mes services. Que dire aussi du chauffage des maisons, de mon rôle ornemental requis pour décorer les rues et les terrains et surtout que dire de ma sève?


Quand les Amérindiens ont découvert mon petit côté sucré, on s’est mis à me solliciter année après année, me transperçant le tronc, parfois criblé de multiples trous, sans s’imaginer ma douleur, intubé non pour recevoir mais pour me séparer de mon énergie. Sollicitées à chaque printemps, la générosité et la collaboration de tous les membres de mon érablière produisent les quarante litres de sève nécessaires à la production de chaque litre de sirop. Convenons que nous n’avons jamais eu le choix de nous prêter spontanément à cet exercice de perforation de notre tronc et que nous sommes toujours de mèche avec les quelque onze mille acériculteurs et acéricultrices, permettant ainsi au Québec de fournir plus de 70 % de la production mondiale de sirop.


J’ai toutefois moins apprécié les année 1980, cette époque où, pour générer plus de $$, on s’est permis d’introduire une petite pilule dans nos entailles, ce qui empêchait la cicatrisation et accélérait la production de notre eau pendant la saison des sucres. Des microbes en profitant pour s’y introduire, plusieurs de mes congénères furent infectés et en sont malheureusement morts. Après l’interdiction de cette pastille en 1991, des acériculteurs peu scrupuleux ont contourné la situation en remplaçant la pilule par une solution liquide indétectable à l’œil nu, menaçant davantage notre survie déjà affectée par d’autres sources de stress. Aléas de la température, citoyens de la faune, mauvaises pratiques de gestion humaine en sont les géniteurs, provoquant chez certains d’entre nous des signes de dépérissement.


Pour continuer à et vous sucrer le bec en vous faisant profiter de nos différentes déclinaisons (eau, sucre, sirop, tire, beurre, flocons, etc.), nous faudra-t-il nous adapter à tous ces changements, sans doute?


P.S. Soit dit en passant, je n’ai pas oublié de contribuer encore dernièrement à la production printanière et j’en suis fier!

Acer Saccharum


Sources :

CLAUDETTE SAMSON Le Soleil 17 février 2014

Érables au Canada | l’Encyclopédie Canadienne

www.thecanadianencyclopedia.ca › article › erable

L’histoire de l’érable | Érable du Québec

https://erableduquebec.ca


Serge Picard



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